Lettre à Charles Juliet,
lauréat du prix Jean Morer*
Lettre à Charles Juliet,
lauréat du prix Jean Morer*
A la manière dont Charles Juliet traite l’autobiographie de ses deux mères dans « Lambeaux »
à la deuxième personne du singulier, Marie Bardet propose ici un portrait de l’écrivain tel qu’il
se dévoile dans ses livres et
à travers une rencontre,
lors d’une intervention publique.
photo : Hélène Bamberger
Tu es l’écrivain de la douleur de n’être pas désiré. Tu es l’écrivain de la culpabilité. Celui que viennent hanter les démons du mal d’amour. L’illégitime. Traversé par la difficulté d’exister jusqu’à perdre le goût de vivre, tu as renoncé à te supprimer. En prenant appui sur l’écriture comme sur un étai, ta charpente s’est révélée à tes yeux et tu as pu, sur cette structure que tu croyais défaillante, découvrir combien solide elle était en réalité. Un paysan de Jujurieux, commune de l’Ain, voilà ce que tu es. Aussi un ancien enfant de troupe formé à la rude école militaire. Un joueur de rugby émérite. Un amateur de jazz. Un inconditionnel de Cézanne, Beckett, Bram Van Velde. Un promeneur inlassable. L’image de l’écrivain neurasthénique qui te colle à la peau - à l’instar d’un Cioran suicidéiste… - je trouve qu’elle coïncide mal avec la vitalité extrême de ton écriture. Parce que tu n’appartiens « à aucun mouvement littéraire, à aucun cénacle, à aucun groupe » (1). Que tu t’es toujours tenu « à l’écart, à la marge, sur le chemin de ce que (tu) nomme(s) l’aventure intérieure » (2), la solitude a forgé ta voix en même temps qu’elle la rendait inaudible.
Il a fallu quinze ans pour que ta voix perce et nous transperce. « Lambeaux » fut ton acte de naissance littéraire, aussi ton acte de naissance d’homme afin advenu à la vie. Dès alors, tes journaux intimes que tu n’avais cessé de rédiger depuis l’âge de 23 ans – quand tu en avais près de 40 à la publication de « Lambeaux » - ont été portés à notre connaissance. Nous t’avons suivi page après page dans les ténèbres froides de la déconstruction d’une identité. Successives mises à nu, dépouillements, arrachements. Aucune des terribles crises qui t’ont traversé ne nous a été épargnée. Avec une sincérité qui trouble l’âme, tu nous as émus, bouleversés. Tes deux mères sont un peu les nôtres, désormais. L’esseulée et la vaillante. L’étouffée et la valeureuse. La jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée. Elles sont nos sœurs, nos amies, nos oubliées que tu ressuscites. Femmes de chair et de sang inégalement armées pour faire face à l’usure, au labeur, à la frustration. Et cette autre figure que tu dépeins dans « L’année de l’éveil » quand la montagne Sainte-Victoire s’auréole de tes premiers émois érotiques. L’inattendu alors du désir, du plaisir, de la jouissance. Si la douleur est contenue dans toute joie, tu as supporté l’une sans négliger de cultiver l’autre. Toujours.
Cette dernière a gagné cette zone sous la surface où les courants se heurtent en toi avec violence.
Telle est l’issue de « Lambeaux », moins un livre en soi dois-je préciser qu’un processus de création artistique engageant ta vie-même : te voilà apte à faire bon accueil au quotidien, à savourer l’instant, t’offrir à la rencontre. Saisissement du premier contact avec toi. Une soirée de printemps rafraîchie par une puissante tramontane dans un village de pêcheurs des Corbières maritimes. Une salle comble. Effervescence sensible alors que tu n’as pas encore paru. Dans un angle de la pièce, le libraire de la Rue Droite (3) dispose tes livres sur une table rapidement prise d’assaut. J’achète « Lumières d’automne », le dernier tome de ton Journal et pour la seconde fois, j’achète aussi « Lambeaux » et « L’année de l’éveil » pour les prêter ou les offrir, je ne sais pas encore. Mais je veux diffuser ces deux ouvrages qui me semblent la meilleure introduction à ton œuvre.
Voilà qu’en levant le nez de la couverture blanche, deux lacs reflétant un ciel de traîne s’interposent. Mi-langues de brume, mi-éclaircie. Une main se tend que je serre en balbutiant un bonjour tandis que les traits réguliers, l’arcade prononcée du nez, le sourire doux me confirment la réalité de ta présence. Chimérique apparition. Tu seras ainsi toute la soirée. Doté d’un magnétisme puissant. D’une quiétude communicative. D’une patience jamais prise en défaut en dépit des questions qui fusent et auxquelles tu accordes une attention extrême. D’une voix qui ensorcelle, dont les inflexions restent gravées en mémoire. Lit-on à distance un de tes textes qu’une mélodie, un tempo bien particulier, se font entendre, se superposent à la lecture comme un double musical. Jamais revenue tout-à-fait de ce saisissement, j’ai cherché, cherché à comprendre d’où venait cette voix singulière.
Tu relève tes messages, il en arrive un d’une femme avec qui tu as échangé brièvement dans les Corbières. Les mots que tu as choisis pour dédicace : Pour Marie, Lumières d’automne, celles de la maturité, du consentement, tu ne dois pas t’en souvenir. Je ne me suis pas enfuie avec mon livre, alors. Je me suis inquiétée de savoir si cette foule, ces questions, ce brouhaha, cela n’était pas trop pénible pour toi. Ta réponse a fusé : « Quand on est en paix avec soi, on peut s’ouvrir aux autres sans effort ». Je t’ai aussitôt demandé un moyen de te joindre, afin, ai-je avancé, de pouvoir t’inviter à Rivesaltes dans le cadre d’une manifestation littéraire. — Rivesaltes ? La ville de Claude Simon ? Je n’ai pas eu le cœur de démentir, et puis Salses est si proche, et tu semblais soudain si vivement intéressé. Bientôt le jury délibéra. Tu serais l’un des trois lauréats des Vendanges littéraires de Rivesaltes. Tu en es averti par courrier officiel et tu reçois par-dessus le marché, ce courriel, comme on jette une bouteille à la mer.
Ce courriel, ton ordinateur l’a peut-être en mémoire. Le mien a tout effacé de ce printemps où j’ai fait ta connaissance. D’avril à juin. Mais je peux remonter le fil, cela parce que ma vie ne s’est pas écrite avec des faits, des dates ou des contextes. Elle est trouée, évidée, aménagée autour d’un vide qui prend la forme d’un puits noir lorsque je m’y penche. Je suis ces blocs de sensations détachés les uns des autres. Un chaos éclaboussé de phrases sans suite. J’étais allée chercher, suivant ma pente ordinaire, une piste chez les philosophes. La voix de Deleuze qui m’est familière mêlée à la tienne, cela donnait de beaux résultats. « L’artiste y compris le romancier déborde les états perceptifs et les passages affectifs du vécu. C’est un voyant, un devenant. Comment raconterait-il ce qui lui est arrivé, ou ce qu’il imagine, puisqu’il est une ombre ? Il a vu dans la vie quelque chose de trop grand, de trop intolérable aussi (…) » (4) dont il revient « les yeux rouges, le souffle court » (5). J’ai pensé à cette citation comme exergue à « Lambeaux ».
Tu m’as remercié pour mon message et proposé de prendre le temps des Vendanges littéraires pour parler, parler longuement.
Toi, Charles Juliet, le dernier des quatre enfants.
Marie Bardet
(1)Sylvie Jopeck in « Littérature de l’intime », étude de « Lambeaux », édition Folioplus classiques.
(2)Ibid
(3)Le « Marque-Page » à Narbonne
(4)Deleuze et Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Editions de Minuit.
(5)Ibid

En instaurant un prix Jean Morer, le jury des Vendanges littéraires de Rivesaltes a tenu à rendre hommage à Joan Morer, Rivesaltais, poète et vigneron, dont toute la vie a été vouée à ce rapprochement entre la terre et la langue qui est le projet même de notre événement.
Joan Morer était bilingue, il écrivait et traduisait lui-même ses propres œuvres dans les deux langues, catalan et français. Son œuvre est multiple, citons entre autres :
“ Défense et perte d’Altariba
D’une terre, la manière.
Rivesaltes, il y a longtemps.
Bestiaires et bêtises.
Corbières face à la mer.
La Terre, la terre ”
Joan Morer est également auteur de nombreux textes de chansons, interprétés par des artistes célèbres de Catalogne.
Son art est fait de fidélité à sa double appartenance linguistique et à son pays, il se compose aussi de ces va-et-vient continus entre passé, présent et futur, il nous parle savoureusement de la terre, celle qui file entre les doigts, celle qui porte la vigne et qu’elle nourrit, celle sur laquelle jour après jour se courbe le vigneron, celle, immense, qui forme le monde et ses horizons lointains, il nous parle aussi du vin qui étincelle sur les parois du verre, qui donne aux filles des lèvres rouges et des idées légères.
Il est fait de tendresse pour les humbles, d’attention émerveillée pour un arbre, une fleur, un oiseau, d’ardeur, mais aussi de colère parfois, car son art peut aussi être un glaive, mais toujours éclairé par un humour qui, jouant avec les mots, les noms, les situations, stigmatise et ridiculise les puissants, les exploiteurs et les profiteurs du monde.
H. L.