par Marie Bardet
par Marie Bardet
de livre en livre
Écrire pour tenter de mettre à distance de soi un réel trop pesant.
Écrire en état de conduite automatique avec amnésie rétrospective complète au réveil, la page noircie comme un avatar de l’oubli.
Laisser aller — laisser faire, son avatar.
Proscrire la volonté, le dessein, le plan ou le projet.
S’abandonner à ce qui vient. Ou bien tout l’inverse. Et aller chercher avec les dents ce qui nous échappe. Et aimer comme elle écrit, elle, à son corps défendant. Sans rien passer sous silence. Rien déguiser. En s’interdisant le plus petit déni. Quitte
à exploser en vol.
“L’absence d’oiseaux d’eau” commence comme un défi. Écrire un récit d’autofiction. Se mettre en scène à travers un postulat : tu m’aimes, je t’aime, on se le dit en tournant des phrases car on est écrivain, pas pompiste, donc on maîtrise, les mots c’est notre affaire. On assure. Postulat 2 : l’un est plus écrivain que l’autre, il est le dominant dans la relation. Il mène le récit. Il mène aussi l’autre par le bout du sexe. J’espérais parfois que tu ne résistes pas, que tu désobéisses, mais non, et, brûlant et tendu
et suppliant, tu protestais seulement entre mes seins ou sur mon visage, (...) et tu me faisais mal en approchant tes lèvres dans le creux de mon oreille pour que je t’entende mieux me supplier de te demander de jouir. C’est un dominant au sens large, donc. On peut s’attendre à ce que le dominé se révolte. Gagné. Mais dans l’intervalle, on est avalé, pétri, renversé, vomi, disloqué, régurgité. La patte charnelle et insolemment subversive d’Emmanuelle Pagano (relire “Les mains gamines” sur les attouchements à l’école primaire) n’a jamais si bien levé. Les corps sont nus.
La honte est bue. La pudeur remisée aux oubliettes. Tant et si bien que le scénario échappe bientôt à son démiurge. Plus rude sera la chute...
Mais n’anticipons pas.
Elle est mariée et elle en aime un autre, qu’elle retrouve de loin en loin lors de week-ends volés à sa famille mais avec consentement du mari trompé (et aimé). Elle est écrivain, l’autre aussi (ou du moins l’est-il en devenir, on ne sait pas trop...).
Elle vit à la campagne et se coltine les éléments naturels par moments déchaînés, on imagine l’autre dans une chambre en ville à l’abri de la plus légère tramontane. Elle a des enfants qu’elle élève, lui s’en tient au fantasme de la paternité qu’il érige ad nauseam en horizon insurpassable (ç’aurait dû lui mettre la puce à l’oreille...). Elle entretient avec l’amant une relation épistolaire passionnée, par mails essentiellement, qu’elle ne nous livre, et ce n’est pas du genre épistolaire à l’heure d’Internet le moindre avatar, qu’à moitié. Sur trois cent pages, il n’est livré de cet échange que ses seuls mots, messages, billets, lettres, à elle. Les autres, ceux de l’amant, l’auteur se demande à la toute fin de l’ouvrage si le lecteur acceptera de s’en passer, mais il est déjà trop tard. À tout le moins pour se poser la question. Car si l’amant existe en creux à travers l’absence de ses lettres, ses mots à elle lui confèrent des contours (un dos musclé, de larges paumes...), lui dessinent une peau (fine, blanche, laiteuse), lui attribuent une consistance (fluide), un toucher (glissant), une odeur (la poussière de kératine des ongles fraîchement coupés), qui saillent avec insistance de la page où l’auteur inversement s’efface, se fond, s’évanouit peu à peu.
À trop vouloir “lire” l’autre, elle s’embrouille, trébuche mais s’entête. Je finirai par te lire, je finirai par t’avoir lu, en entier, de la plante des pieds à la fin de tes cheveux, au bout minuscule de tes cils. Son obsession devient la nôtre : comment lire l’autre, cet inconnu. À l’épreuve du défi qu’elle s’est lancée, et à l’instar des “oiseaux d’eau” des marais qu’elle convoque dans le titre, elle y laisse ses plus belles plumes. Tout y passe : mari, paysage, maison aimés sont sacrifiés à l’amant qui la rejoint finalement
“en bas dans la vallée” où les interphones déconnent et livrent aux passants l’intimité des occupants. Comme un viol. Mais également comme un témoignage, une preuve de leur amour lancé à la face du monde.
La vie commune — cette détestable expression qui place d’emblée le couple sous le signe de la banalité, de l’usure... — aura bientôt raison des épistoliers et l’amant, nous ne dévoilons pas un secret puisque l’auteur nous l’annonce dans une note en début d’ouvrage, s’en retourne d’où il vient. Ce départ brutal, on s’y attendait donc... N’empêche. Exit l’amant. Et l’envers de la jouissance si bien décrite par l’auteur dans des scènes de sexe sans fard, on se le prend en plein diaphragme. Car lorsque Pagano souffre, ou bien son avatar..., c’est l’écorché du petit Larousse qui s’étale, obscène, sur la page. Viscères, poumons, plexus, phalanges, le mal progresse dans tout le corps, le ronge tel un acide. Décharnée, l’auteur entend crisser ses rotules, elles sortent de leur place, se montrent, laiteuses et enflées comme le moignon des racines au bord de l’eau, lavées par la rivière les racines à nu dardent leur bout au milieu des galets. L’amant est mort, reste le personnage. Pantin désarticulé. Fade et vidé de sa substance. Tellement inexistant qu’on se prend à rêver qu’il n’a jamais existé autrement que dans l’imagination de l’auteur. Fausse piste ? Pas si sûr.
Emmanuelle Pagano est très forte et son échange de lettres tronqué ferait un excellent tour d’illusionniste. Elle se trahit d’ailleurs à moitié dans les dernières pages quand elle avoue que son exercice d’autofiction a produit en définitive “le moins réel de ses livres”. On aime à penser qu’Emmanuelle Pagano se joue d’un genre auquel elle n’emprunte certains codes que pour mieux s’en affranchir. Son sujet n’est pas l’autopsie d’une histoire amoureuse par e-mails interposés. D’autres s’en chargent, ne me demandez pas les noms, vous les connaissez aussi bien que moi. Son sujet, à Pagano, c’est la dimension démiurgique de l’écrivain, sa toute-puissance face à ses personnages. Debout ! Couché ! Viens ! Embrasse-moi ! On croit l’entendre siffler entre ses dents de bête carnivore des ordres qu’elle intime à ses créatures qu’elle ne pare de plumes et d’eau que pour rendre plus acceptable à nos yeux la boucherie de ses amours. À son corps défendant, vous disais-je. Vous voilà prévenu.
Emmanuelle pagano à son corps défendant
01/04/10
On peut s’attendre
à ce que le dominé
se révolte. Gagné.
Mais dans l’intervalle,
on est avalé, pétri, renversé, vomi, disloqué, régurgité.
La patte charnelle et insolemment subversive d’Emmanuelle Pagano n’a jamais si bien levé.
Photo Emmanuelle Pagano